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L’élection nigériane, vue depuis une salle de cours à Abou Dhabi

Lorsque la Fondation AFP m’a demandé d’aller à Abou Dhabi former un groupe de reporters économiques nigérians en reportage économique avancé, je ne me doutais pas que j’allais avoir droit à un aperçu authentique de la vie politique nigériane dans un local climatisé des Emirats, à près de 6000 km de Lagos.

Le cours avait été commandé par le géant des médias d’Abou Dhabi Twofour54, qui est actif dans toutes sortes de médias, depuis le cinéma (le dernier opus de ‘Fast & Furious’ a été entièrement tourné là-bas), jusqu’à l’animation et la formation professionnelle.

Le stage devait commencer le 29 mars 2015, mais la politique nigériane a commencé à s’immiscer. L’élection présidentielle, prévue pour le 14 février, a été repoussée au 28 mars, par peur des risques sécuritaires et de Boko Haram. Le cours a donc été décalé d’un jour, car les Nigérians devraient aller voter, et sans doute aussi travailler le jour de l’élection. La démocratie nigériane venait chambouler notre planning.

Lorsque les journalistes sont finalement arrivés, le dimanche, l’ambiance était à l’excitation d’une jeune démocratie, malgré la fatigue d’un long courrier de nuit. Est-ce que Goodluck Jonathan, le président en titre, resterait au pouvoir, ou est-ce le concurrent en lice, Muhammadu Buhari, qui l’emporterait ? Il était clair que les journalistes de Lagos et d’Abuja avaient l’esprit encombré par les préoccupations nationales, mais ils se sont cependant livrés de bonne grâce à l’analyse de l’inflation, des chiffres du commerce extérieur, à anticiper les décisions de la banque centrale et à discuter de l’impact des changements de taux directeurs sur les consommateurs ou le marché immobilier, sans oublier le marché obligataire et ses courbes de rendement.

Mais ce fut bientôt évident que l’attente fiévreuse ne se calmerait pas de sitôt. L’élection qui devait se dérouler sur une seule journée fut bientôt étendue à deux à cause de pépins techniques, et j’ai réalisé que mon cours continuerait d’être en compétition avec l’effervescence des évènements politiques en cours au Nigéria : un sacré défi !

Alors, qu’ai-je jeté dans la marmite ? l’économie du Nigéria, bien sûr. Le marché du pétrole, les contrats à termes, la demande inélastique et la politique de l’OPEP, tout y est passé : nous avons analysé comment le prix du pétrole pouvait chuter de moitié en une année et ce que cela signifie pour une économie comme celle du Nigéria, où 76% des revenus de l’Etat dépend du pétrole. Nous avons discuté de pourquoi le Nigéria est considéré comme un producteur instable (à cause des attaques rebelles), et pourquoi les producteurs de pétrole ne laissent jamais les prix exploser le plafond (parce qu’alors, les acheteurs de pétrole investiraient plus dans les ressources alternatives). J’avais gagné toute leur attention. J’ai donc audacieusement ajouté le ‘Mal hollandais’ à l’équation (un terme inventé par The Economist quand les Pays-Bas ont découvert que l’exportation de pétrole mettait son industrie à mal). Est-ce que le Nigéria est un cas d’école du Mal hollandais, à cause de son économie basée sur une seule ressource ? est-ce qu’elle n’est pas passée d’exportatrice à importatrice de produits agricoles? est-ce que la monnaie locale, le Naira, n’a pas explosé à cause de la demande en pétrole, au point de mettre l’industrie non-pétrolière au tapis ? Ce n’était pas un débat classique de salle de classe. Ces gens étaient des faiseurs d’opinion, des professionnels de la presse économique, en lutte avec le passé et le présent du pays. Les railleries fusaient à travers la salle ; les soutiens de Jonathan et de Buhari se rejetaient la faute et se disputaient la meilleure place pour résoudre les problèmes. Il y avait bien de l’exaspération des deux côtés, mais pas d’insultes (ou du moins je ne les ai pas entendues).

« Certes, nous avons le Mal hollandais », ont reconnu les journalistes, récemment armés de solides éléments de contexte sur le sujet. Quel est le remède ? eh bien le remède est de maintenir les produits de la manne pétrolière hors du pays (la stériliser, en termes techniques), et l’utiliser pour investir ailleurs (comme le fait la Norvège), ou l’introduire dans le pays au compte-goutte pour éviter une appréciation fatale de la monnaie locale. « C’est facile pour les Norvégiens, a argué un participant, ils sont riches de toute façon ». Objection retenue ; c’est difficile de renoncer à la prospérité pétrolière quand on en a besoin pour payer les factures.

« Et puis il y a la corruption », ajouta un autre. C’est un gros problème au Nigéria. Personne, parmi ceux qui prélèvent leur écot, n’acceptera de « stériliser » l’argent du pétrole dans un endroit inaccessible. Une atmosphère sombre s’abattit sur la classe, alors que les deux camps politiques reconnaissaient que la tâche était titanesque, indépendamment de la couleur politique du gagnant.

Mais il y a de l’espoir : le Nigéria a un secteur bancaire fort, une industrie de télécommunications en croissance constante, et bien sûr, sa musique est de renommée internationale. Le taux d’inflation ne compte qu’un chiffre et le ratio dette/PIB est à 11%, ce qui ne suffirait pas à faire rentrer le Nigéria dans l’eurozone, mais reste tout à fait respectable. Les économistes prédisent que le Nigéria, l’Etat le plus peuplé d’Afrique, sera parmi les 20 plus grandes économies mondiales d’ici une trentaine d’années. « Bien sûr nous devons estimer que celles que nous allons dépasser ne grandiront pas entre temps », a observé un journaliste d’un ton pince sans rire ; un scepticisme digne d’un vrai reporter.

Le troisième matin de notre formation, Goodluck Jonathan s’est avoué vaincu. Ses supporters dans la classe réagirent avec une triste dignité, usant d’une métaphore footballistique, sans doute pas très surprenante pour des Nigérians : « c’est comme un match de foot. Il faut bien qu’une équipe gagne ». « C’est une victoire parce que la démocratie fonctionne » a ajouté un autre stagiaire.

J’espère que les journalistes ont affuté leurs connaissances durant nos cours, et qu’ils portent maintenant un regard neuf sur la réalité économique de leur pays. Peut-être ont-ils aussi rapporté quelques idées d’articles dans leurs bagages… J’ai moi-même appris beaucoup sur l’économie et la politique du Nigéria, sans avoir eu besoin d’y mettre les pieds. Tout s’est passé dans une salle de classe à Abou Dhabi, à 6000km de là, et malgré tout, pendant quelques jours, juste à côté.

Jurgen Hecker est vidéo reporter à l'AFP TV.