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« Sir, vous avez oublié le roi ! »

Une rare expérience d'enseignement du journalisme au Bhoutan, petit pays himalayen ou la monarchie est révérée, la hiérarchie respectée, le port du costume traditionnel obligatoire, et où la presse privée n'existe que depuis sept ans. Par Martin Bennitt, de la Fondation AFP.

Par Martin BENNITT

 

THIMPHU - Les étudiantes portent des jupes longues et des vestes aux couleurs vives, leurs collègues masculins une robe longue serrée à la taille et de grandes chaussettes noires. Bienvenu au Bhoutan, où le costume national est obligatoire, dans tous les bureaux et les établissements d'enseignement.

Pendant les cours, tout le monde note avec application ce qui dit le prof - moi en l'occurrence -, car le Bhoutan est un pays où la hiérarchie est respectée. Du roi Jigme Khesar Wangchuk au plus modeste de ses sujets, chacun porte, à l'occasion des cérémonies officielles, une écharpe d'une couleur particulière, selon son rang dans la société.

Le professeur étranger est accueilli par une petite courbette, au début des cours, et on lui sert du "Sir" lorsqu'on le rencontre dans les rues de Thimphu, qui, par ailleurs, est sans doute la seule capitale au monde sans feux de circulation. Le petit royaume himalayen a aussi été le dernier pays au monde à se doter de la télévision, au tournant du siècle. La presse privée a quant à elle vu le jour il y a seulement sept ans.

Fin avril, les Bhoutanais ont commencé à voter pour élire un nouveau parlement, pour la deuxième fois dans l'histoire du pays. En 2008, lors du premier scrutin, la presse bhoutanaise semblait promise à un avenir plutôt rose. Ce n'est plus vraiment le cas aujourd'hui, et les dures réalités du pays semblent avoir repris le dessus: près de la moitié des 700.000 habitants du Bhoutan ne sait pas lire, les journaux mettent parfois plusieurs jours à atteindre leur destination, dans un environnement de hautes montagnes et de neiges éternelles. Quant à la publicité, nerf de la guerre pour les médias, elle reste rare.

Le mont Jomolhari (7.350 m), entre les vallées de Paro et de Haa au Bhoutan (photo: AFP / Ed Jones)
AFP / Ed Jones

Seul Kuensel, le premier journal du pays et son seul quotidien, qui est détenu à 51 pour cent par l'Etat et possède sa propre imprimerie, arrive à s'en sortir. Il a récemment augmenté sa pagination de même que sa couverture géographique.

L'idée a ainsi été évoquée de venir en aide aux sept journaux privés publiés en anglais et aux quatre autres dans la langue nationale, le dzongkha, de même que de lancer une formation aux techniques du journalisme. Les étudiants seraient ensuite envoyés comme stagiaires dans les médias, durant la période électorale, des stages qui ouvriraient éventuellement la porte à des emplois à plein temps. Ils seraient indemnisés en partie par l'employeur, en partie par le gouvernement.

La Fondation AFP, qui contribue à la formation de journalistes dans les pays en développement, et qui avait déjà travaillé au Bhoutan, est entrée dans ce programme, et c'est ainsi que je me suis installé pour deux mois à Thimphu.

Cependant, des 24 étudiants attendus, certains n'ont pas répondu présent, expliquant qu'ils avaient dans l'intervalle trouvé un emploi dans le service public. Et à l'issue d'une deuxième campagne de recrutement, je me suis finalement retrouvé en compagnie de 19 jeunes gens et jeunes filles.

Des écolières bhoutanaises se réfugient sous un parapluie pendant une forte averse à Thimphu, en août 2011 (photo: AFP / Manan Vatsyayana)
AFP / Manan Vatsyayana

Au programme, les bases du journalisme, de la question essentielle "Qu'est-ce qu'une information ?" aux problèmes de déontologie, un sujet auquel la presse locale n'est pas réellement habituée.

Les étudiants sont allés sur le terrain, ils ont suivi des débats électoraux, des conférences de presse, se sont initiés à la photo, et ont visité des bureaux de vote. Il y a eu aussi des leçons de grammaire en langue anglaise, la deuxième langue officielle du pays, plus facilement parlée qu'écrite.

J'ai aussi insisté sur le style d'écriture neutre pratiqué dans les agences de presse telles que l'AFP. Non sans quelques difficultés et incompréhensions de mes élèves.

Car au Bhoutan, un discours du Premier ministre ou du Président du parlement se doit d'inclure un éloge de la monarchie, éloge que je retirais tout naturellement des dépêches que je présentais aux étudiants. Tout simplement parce qu'il n'a pas de valeur informative. Mais je m'exposais alors à cette remarque: "Sir, vous avez oublié le roi !"

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Les motivations de mes étudiants étaient variables. Une jeune femme m'a expliqué tout de go que ce qu'elle voulait vraiment, c'était devenir mannequin. Un de ses collègues m'a confié avec candeur qu'il préférait être là plutôt que de rester à la maison.

Certains étudiants ont également eu du mal à se départir du respect traditionnel et paralysant qu'ils vouent à tout supérieur hiérarchique, et à adopter une démarche plus critique, plus "journalistique". Mais avec le temps, l'intérêt pour la chose médiatique a bel et bien fait son chemin. Et pendant que les étudiants se préparaient à rejoindre les différents médias qui les attendaient, j'ai pu m'échapper pour quelques visites hors de la capitale, avec, en mains, les indispensables autorisations officielles.

Le roi Jigme Khesar Namgyel Wangchuk et la reine Jetsun Pema Wangchuck, en janvier 2013 à New Delhi (photo: AFP / Raveendran)

Le roi Jigme Khesar Namgyel Wangchuk et la reine Jetsun Pema Wangchuck (AFP / Raveendran)

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