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« Le Maroc c’est comme la mer. A jamais changeante, pourtant toujours la même. »

Le formateur vidéo de l'AFP Warwick Wise est parti au Maroc pour un important programme de formation financé par l'UE. Pour lui, si le journalisme marocain est en évolution et les journalistes s'adaptent aux nouvelles technologies, les principes restent les mêmes.

© AFP PHOTO/ ABDELHAK SENNA

Par Warwick Wise.

« Le Maroc c’est comme la mer». Mon chauffeur de taxi a entamé son laius pour touristes. « A jamais changeante, pourtant toujours la même. »

Je suis venu ici pour la dernière fois il y a quinze bonnes années, et j’avais hâte de voir ce que le pays était devenu. Sortant ma tête de la fenêtre de la voiture, lancée à toute allure dans Rabat, et sans ceinture, je voyais de nouveaux détails : la ville a un réseau de tram flambant neuf, et dans la rue, quelques hommes ont délaissé la traditionnelle djellaba pour des costumes occidentaux. Mais l’allure générale de la ville était la même, perchée sur son coin de la côte atlantique, et l’odeur était celle dont je me souvenais : un mélange de poussière, d’épices et de pot d’échappement.

J’avais 18 ans lors de ma première visite, et j’étais arrivé au port de Tanger en t-shirt tie & dye, avec un sac à dos plein de livres de Kerouac. Cette fois, je suis venu avec un ordinateur portable et une clé USB pleine de powerpoints. Le projet de voisinage européen, dans le cadre duquel j’étais envoyé, vise à diffuser le savoir des journalistes européens dans les pays environnants, à travers une série de formations professionnelles couvrant depuis les nouvelles technologies jusqu’à la liberté de la presse. Il est mis en place par un fantastique conglomérat d’organisations, mené par la BBC, financé par l’UE, et parmi lesquelles la Fondation AFP joue un rôle important.

Les journalistes marocains qui constituaient le groupe avec lequel j’ai travaillé pendant une semaine avaient un parcours professionnel très varié : presse écrite et en ligne, télévision nationale et médias locaux, même quelques freelances. Ils voulaient apprendre à relier ces compétences disparates entre elles pour se rapprocher du modèle multimédia.

En les écoutant parler de leurs idées de sujets, avec les autres formateurs, il devint rapidement clair que leur évaluation des actualités était excellente. Ils pouvaient flairer une grosse histoire à un kilomètre. Mais ils avaient des soucis de traitement : quelles histoires seraient le mieux mises en valeur sur quel média, et comment conjuguer la vidéo et la photo avec le texte, pour que le résultat soit attrayant sur l’écran d’un ordinateur ou d’un téléphone ?

Bien sûr, les choses ont été rendues un peu compliquées par le fait que je travaillais avec un interprète arabophone. Normalement le partage d’énergie et d’enthousiasme est aussi important dans ce type de formation que la diffusion du savoir-faire. C’est moins évident quand vos anecdotes hilarantes sont retransmises mot pour mot par un traducteur au visage impénétrable, quand bien même son choix de vocabulaire serait judicieux. Mais les stagiaires avaient l’air de rire, de s’exciter et de répondre au bon moment.

Malgré un allègement bienvenu des contraintes subies par la presse sous le règne actuel de Mohamed VI, ces journalistes travaillent encore dans des conditions redoutables. Certains sujets demeurent hors d’atteinte : la question épineuse du Sahara Occidental (appelé ici le Sahara marocain) est interdite, ainsi que toute critique du roi lui-même. Comme l’a fait remarquer Christopher Hitchens à une occasion, si la seule personne qu’on ne puisse critiquer est celle qui décide, alors d’une certaine façon on ne peut rien critiquer.

En fin de compte, cela dit, c’était instructif d’envisager comment le groupe allait pouvoir s’améliorer. De la douzaine de sujets multimédias qu’ils ont produite dans la semaine, plusieurs présenteraient un intérêt considérable pour un public international. Pour des consommateurs avides d’actualités autant que pour des fournisseurs de nouvelles, il y a clairement ici une énorme réserve d’histoires potentielles qui attendent d’être partagées de la bonne façon, et il est aisé d’imaginer qu’une nouvelle génération de journalistes pourrait révolutionner les articles qui concernent ce pays et qui en proviennent. Depuis le printemps arabe, particulièrement, il y a une appétence saine pour que plus de personnes en Afrique du Nord racontent et publient leurs propres histoires, plutôt que de les faire rapporter par des journalistes étrangers.

A l’instar du Maroc dans le proverbe, qui m’a été répété à mon départ par un second chauffeur de taxi alors que je me dirigeais vers l’aéroport à la fin de la semaine, le journalisme aussi est en constante évolution, dans le sillage de la technologie. Mais les essentiels sont éternels, et ils sont bien intégrés par les journalistes marocains. Il peut se passer encore quinze ans jusqu’à mon prochain séjour, mais je m’attends à lire un flot régulier de reportages provenant de ce pays bien avant ça.